Déjà 15 heures! Que s’est-il passé pour que le temps nous échappe de la sorte? La journée a pourtant commencé avec son train-train quotidien. Seule obligation : payer le quaiage, nous resterons. Projet du jour : prendre une longue marche.

Cela a commencé dè
s le matin : les choses se sont mises à se faire plus lentement. Rien ne se faisait d’un jet. Sur le quai d’abord, des discussions, des palabres plus longs et plus nombreux qu’à l’accoutumé : « D’où venez-vous, où allez-vous… Comment était la mer? Le vent est contre aujourd’hui… Oh, nous… » Cela a pris un certain temps. Le quai n’était pourtant pas si long, pas plus qu’hier du moins. Je n’ai pas réussi à me rendre à la capitainerie. J’ai dû rebrousser chemin pour aller dîner. Je paierai plus tard.

Après le repas et, bien sûr, un petit roupillon, je me rends à la capitainerie. Les choses se corsent encore. Je ne pouvais payer comme ça, sèchement, et laisser le maître de port en plan. Il a parlé de la vie ici, de la sienne, de sa compagne, de ses enfants. Un minimum de savoir-vivre impliquait que j’en fasse autant. Alors je lui ai parlé un peu de ma vie, de ma famille. Je me suis laissée prendre au jeu, avec plaisir puis désinvolture. Cela a encore pris un peu de temps.

Retour au bateau : il est 15 heures. Déjà.


Le grand voyage


La navigation a pourtant commencé comme d’habitude, en se dépêchant pour se rendre le plus loin possible, le plus rapidement possible. Nous visons la Baie des Chaleurs. Il y a une sorte de règle informelle que nous essayons de suivre, sans succès la plupart du temps : jamais plus de deux jours à la même place. Les autres bateaux partent alors avant nous, plus gros ou avec des équipages plus téméraires ou plus expérimentés. Faut s’y faire. Mais là, une sorte de décalage s’installe subtilement. Les autres deviennent de plus en plus pressés à nos yeux. « On n’a que dix jours de vacances, qu’un mois, que six semaines… » Le temps réel dont les gens disposent n’a que peu d’importance, c’est l’attitude qui nous frappe. Incapables de cesser d’être pressés.

Il faut dire que nous avons un six mois de congé, cela change la perspective. Après quatre mois à nous précipiter dans des voyages et projets divers, nous ralentissons. D’autres nous croiraient même arrêtées, immobiles, j’en suis certaine. Mais ce n’est pas que cela.

Revenue si tard au bateau… Nos regards se croisent et nous éclatons de rire. Cette façon de faire, de donner plus d’importance à la personne qu’à la transaction, s’informer de l’autre. Ce rythme. Ce n’est pas l’Occident, c’est l’Afrique. Nous venons subitement de comprendre.

Sachant où nous sommes, un principe de base en navigation, le séjour peut se poursuivre. Nous resterons plus longtemps, c’est décidé. Nous avons un continent à respirer. Une journée pour la baignade à la rivière, une autre pour prendre un vieil autobus jaune déglingué et aller marcher au Mont Albert – à un tarif dérisoire pour des Occidentales, une autre aussi, sûrement, à ne rien faire. Il y a eu également cette procession d’un autre âge à Sainte-Anne, qui s’est déroulée dans un étrange brouillard, et un après-midi avec Sœur Bernadette, religieuse missionnaire, qui nous a entretenues de Madagascar.


Perdre ou prendre son temps


Quand nous avons appareillé, le maître de port n’en revenait pas. Nous battions ses records de longévité sur les lieux. Nous n’étions pourtant restées qu’une semaine. L’escale était devenue une destination. Nous nous étions laissées dépayser. Nous avons salué bien bas Sainte-Anne-des-Monts, l’Afrique en Gaspésie.

La voile est un rythme, un mode de vie, une occasion de rencontres, une façon de prendre le temps. Alors, si vous rêvez d’Afrique et de grands voyages, allez-y, ce n’est pas si loin. 

  





L’OPIUM xxx, Mirage 25

© 2007 , paru dans Le Phare

photo © 2008,Chantale Côté