Après avoir brièvement sonné, pour la forme, je sors la clé et entre chez elle. La puanteur prend à la gorge.

–Ça fait deux jours que je t'appelle et que tu ne réponds pas. Où es-tu?

Pas de réponse.

Tout e
st désordre, des détritus culinaires traînent, des mouches vertes virevoltent. L'air est suffocant malgré la fenêtre ouverte. Je m'attarde dans l'unique pièce qui sert à la fois de cuisine et de salon. L'exiguïté des lieux ne permet pas un tel fouillis. Je ramasse, comme je le fais souvent, sors les déchets. Peut-être arrivera-t-elle entre temps?

La bouteille de rhum rapportée de notre dernier voyage dans le Sud me regarde. Presque vide. Il ne reste maintenant plus grand chose de ces vacances. Nous avions besoin d'air, de rêver notre vie, en amantes… Nous sommes retombées dans notre marasme. Bref intermède.

Je sue. Infernale moiteur de juillet en ville. Je mets un peu de musique. Cubaine.

Je va
is à la chambre et la trouve là, qui me dévisage de ses yeux exorbités et injectés de sang, muette. Je paralyse d'abord, puis, dans un cri rauque,j'éclate, me précipite vers elle, la prends à bras le corps, la soulève presque. La face collée contre son ventre, je la couvre de baisers, mouillée de larmes, de transpiration et de salive.

–Je t'aime, je t'aime, je t'aime. Pourquoi me fais-tu ça?

L'accueil est glacial. Impuissante, je m'effondre à ses pieds, pleurant à m'en étouffer. Après un moment, je me relève, prise d'un haut le coeur.

–Je t'avais dit qu'elle finirait par t'avoir. Reste avec moi, je ne veux pas partir ainsi... Maudite boisson...

Ces sons sont émis d'une voix inaudible, accablée. Le temps passe, j'erre dans mes pensées. L'autre reste là, silencieuse, inerte. C'est un parti pris. Tout est dit, dans le fond, je ne le sais que trop bien.

De retour au salon, je lui jette un coup d'oeil par la porte entre baillée, elle ne bouge toujours pas, sa décision est sans retour. Je me dirige vers la fenêtre et empoigne le rhum par le goulot, m'en cale une gorgée. Appuyée au cadre, je ne sais plus
ce que je balaie du regard: les ruelles du faubourg à mélasse ou les chics terrasses d'Outremont? Quelle importance! La misère est la même. Je toise le 26 onces, dégoûtée, la mâchoire serrée. Je lui en veux.

–Les ménages à trois ça ne marche jamais.

Dans un geste de rage, la bouteille se retrouve dans le fond de la cuisine, éclatée en mille pièces. Pour une fois, c'est moi qui fais le dégât.

–Voilà, il ne reste plus rien de nous maintenant.

Les effluves d'alcool se mêlent aux relents ambiants. Cela ne fait qu'empester davantage.

–Maudite cochonnerie! Tu ne m'auras pas, c'est assez de ravages comme ça.

Lasse, je retourne dans la chambre pour lui dire un dernier mot. Je croise mon image dans le miroir, yeux bouffis. La tristesse domine. Je ne respire plus par secousses. Plus calme, je la regarde. Les larmes coulent tranquillement…

–On aurait pu tellement faire ensemble… T'as fait d'autres choix. Je suis défaite, mais je ne peux plus rien pour toi. J'aurai vraiment tout essayé. M'en veux-tu?… D'accord, il y a encore une chose que je peux faire: appeler la police.

Je reviens la serrer une dernière fois et me dirige lentement vers le téléphone.

Près du lit, le corps de l’autre oscille doucement au bout de sa corde.





                                   

                                       

                                                          








                                         ©2008, photos Chantale Côté




©,2009 2e prix, catégorie fiction, concours littéraire Altern’Art 2009

  publié dans Sortie, Vol.3 No3, août 2009, Québec,QC