TRABOULER

Chapitre I

LA FEMME TROUVÉE


Le temps est gris, gris cisaille, un temps qui transperce. Rahab marche rapidement. Deux mille dollars… Son voyage dans le Sud qui prend le bord. Pour sa dent-reine. Elle l’a baptisée ainsi après son premier couronnement. Mais voilà qu’elle en demande un autre : le dernier examen a révélé une carie sous la couronne. Traitement de canal et nouvelle couronne requise.

À la croisée du chemin du Quai – on trouve des chemins ou des rues du quai à peu près dans tous les villages de la Côte-du-Sud – elle jette machinalement un œil vers le fleuve. Le jusant achève. Sans vraiment y porter attention, une silhouette semble émanée de la plaque de roc. Quel temps moche pour aller flâner là. Et pour aller chez le dentiste.

…

La silhouette est dans une sorte de fixité. Le fleuve, latent, prêt à l’accueillir. La distance entre elle et lui s’affine. Y a-t-il un paysage, y a-t-il une personne sur cette plage d’immenses strates rocheuses? Elle est là, depuis un temps indéterminé, une sorte d’éternité. Des phrases, détachées, distanciées les unes des autres, la traversent parfois : Suis-je? Elle n’est pas sûre d’être là. Elle n’est pas sûre d’être. Elle se sent, si elle se sent, indistincte du lieu, dans une sorte de flou désincarné. Je m’amenuise… Elle est le lieu. Quelque chose lui dit qu’elle ne l’est pas encore tout à fait. Peut-être est-elle encore là. De plus en plus engourdie, immobile, immuable presque.

…

Rahab se presse, allégée de 664 dollars, la bouche serrée, craignant la névralgie. Le bar ouvre à trois heures et il lui reste quelques bidules à faire. Il pleut. Froide bruine. Tiens, la silhouette, il y a bien quelqu’un sur la plage. Elle continue un peu puis se dit : Cela n’a pas d’allure. À la même place, dans la même position qu’avant mon rendez-vous chez le dentiste! Elle consulte sa montre sans vraiment voir l’heure, pour se donner bonne conscience par rapport au travail, rebrousse chemin et bifurque vers la grève. La marée monte à nouveau, comme elle le fait deux fois par jour. L’eau va déjà jusqu’à mi-mollets de la personne.

–Ohé!

Rien ne bouge. Rahab tente à nouveau de l’interpeller, d’attirer son attention. Rien n’y fait. L’eau, glacée en ce temps de l’année, est peu invitante. Elle se sent tressaillir, une sorte de frisson, d’émotion. Cette silhouette dans le froid. Elle se déchausse et s’avance doucement, l'eau est saisissante. Le bruit de l’eau signale sa présence. Méfiante, elle surveille les réactions. L’eau lui tranche les mollets. Comment fait l’individu pour rester là? Et elle, pour poursuivre sa progression?

À l’approche, le quelqu’un s’avère une quelqu’une, blême, les vêtements et cheveux détrempés. Depuis combien de temps est-elle là? Elle tente un mot vers l’être immobile.

−Bonjour…

Le regard hagard a-t-il remué? La femme ne semble pas agressive, plus perdue qu’autre chose. Rahab la touche, est touchée. Pas d’écho, une absence de réponse, une immense inertie. Rahab n’a pas l’habitude de perdre son temps. En réalité, elle est tout simplement impulsive, émotive. Il faut qu’elle rentre au bar et les pieds lui gèlent. Je ne vais quand même pas attraper mon coup de mort! Elle prend le bras de la femme et la tourne doucement vers elle. Pas de résistance. Sans penser plus loin que l’urgence du moment :

−Viens, je t’amène chez moi. Tu t’y réchaufferas et tu sécheras tes vêtements.

Arrivées à sec ou plutôt hors de l’eau, car la bruine s’est transformée en averse, Rahab se rechausse. Reprenant la femme par le bras, elle l’invite à la suivre. Cette dernière s’exécute, sans mot, sans regard, le pas raide de froidure et de tant d’immobilité.

−Comment t’appelles-tu?

Toujours pas de réponse. Qu'est-elle en train de faire alors que le travail l’attend? En tout cas, elle pourra la surveiller du bar. De là, elle peut voir la cuisine. Son logis est à même l’édifice, face arrière, la façade étant réservée au commerce.

Rendues au logis, elle ne sait trop par où commencer. Bon, le bar peut ouvrir un peu plus tard, ses piliers n’en seront sobres qu’une demi-heure de plus. Spontanément, sans vouloir analyser la situation, elle lui tend un peignoir, lui montre la salle de bain… si un bon bain chaud l’intéresse. Elle lui indique où sont les choses pour se faire un café ou prendre une bouchée. L’absence de réaction la ramène à la réalité; ses offres sont dérisoires, elle le sait bien. Est-ce un rêve, un cauchemar? Détrempée, elle commence par se changer rapidement.

La femme reste inerte, debout au beau milieu de la cuisine. Rahab revient et panique un peu tout en éprouvant un élan de tendresse vers l’inconnue en détresse. Elle lui ôte son manteau, un imper marine, trop léger pour ce temps de l’année, et la couvre de sa couverture en laine polaire rouge, doudou de ses soirées-lecture ou télé.

Tout en précautions, elle la dirige vers la chaise berçante, l’assoit, la déchausse. Les loafers noirs sont déposés près de la porte. Elle lui éponge les pieds, rendus bleuâtres, avec la serviette tiède qu’elle laisse sur le calorifère. Ainsi agenouillée, ses cheveux, ébouriffés et humides en raison de la pluie, frôlent les chevilles de la femme. La coloration de la peau revient progressivement à la normale. Elle lui enfile des bas de laine.

Une jupe grise un peu en bas du genou, une blouse blanche, des cheveux lisses et mi-longs, le chignon défait par la pluie et le vent. Elle est sans âge, d’un autre âge. Elle se fond dans ce temps moche. Elle a bien pu être à un doigt de ne pas la voir. Assez jeune quand même, la trentaine?

Vaut mieux ouvrir le bar, qu’il y ait au moins quelqu’un d’autre dans les parages… Elle devrait appeler quelqu’un… qui est libre à cette heure? Je ne peux quand même pas toute la déshabiller et tout faire! Lyne! J’appelle Lyne!

Lyne, c’est l’amie de toujours. Elles ont bossé, cavalé, ri, pleuré ensemble. Malgré toutes les folies de Rahab, Lyne est restée fidèle. Une des rares qui a survécu aux affres de ses périodes tourmentées. Des copines du secondaire. Aujourd’hui, Lyne est mariée. Ses enfants sont grands, de jeunes adultes. Elle travaille au dépanneur à temps partiel. Si elle est libre elle viendra, c’est sûr.

Elle lui téléphone et ouvre le bar. Deux clients arrivent et s’installent au billard dans le coin.

−Veux-tu bien me dire! Qu’est-ce qui se passe? s’exclame Lyne en entrant en coup de vent dans le bar.

Rahab l’amène sur le pas de la porte de la cuisine et lui montre l’inconnue. Estomaquée, Lyne la regarde. Elles délibèrent en catimini. Rahab retourne discrètement à sa clientèle. Lyne tente de s’occuper de la femme en allant d’abord au plus pressé, la sécher et la réchauffer. Rahab fait la navette et suit l’évolution. Leurs tentatives afin d’inciter la femme à bouger s’avèrent vaines. Lyne n’y va pas par quatre chemins :

–Appelle la police, il n’y a rien d’autre à faire!

…

En effet, la femme ne répond pas aux questions. Un regard vide. Comprend-elle seulement notre langue? Sans papier ni étiquette sur les vêtements. Le policier est perplexe. Il ne se passe pas grand chose dans un village comme celui-ci. Il fait les vérifications d’usage. Pas de correspondance avec une personne disparue. Pas de plainte, de crime signalé, de suspect ou de témoin recherché dans les dernières vingt-quatre heures.

–Il faudrait l’hospitaliser, selon la procédure…

L'hôpital est dans la ville voisine. Une immense tristesse se dégage de cet être.

–Voulait-elle se suicider? demande Lyne.

–Impossible à dire pour le moment. Comme c'est un risque, cela exige qu'elle soit sous surveillance.

Dans un élan, Rahab s'impose.

–Je la garderai pour la nuit et la mènerai demain matin à l’hôpital Saint-François.

Un peu déconfit, le policier approuve tout de même.

–Entre-temps, s’il y a un problème, rappelez-moi.

Ce sont des gens de cœur. Lyne prolonge sa soirée chez Rahab. D'un ton ferme, elle décide.

–J'appelle mon conjoint et je reste à coucher. Je ne te laisserai pas toute seule avec elle.

Elles alternent entre le bar et les soins à prodiguer, soins qui se sont résumés à donner un bon bain, un souper, des vêtements chauds et tenter d’apprivoiser… La femme, fatiguée, s’endort tôt, vers sept heures, après s’être laissée bichonner passivement. Elle a à peine mangé. Le repas, un geste inachevé. Elle est repartie dans son univers ou son néant.

−Un être en pièces détachées… Tellement de tristesse, d’amertume.

–Le casse-tête risque d’être long à rassembler, ajoute Lyne avec son gros bon sens.

–Il faudrait lui trouver un nom, on ne peut pas toujours l’appeler « elle »!

Finalement, Rahab propose « Mara », qui signifie amertume. Elles s’entendent sur ce nom. Il reflète l’état de la femme trouvée.

…

Éparse… elle se sent é p a r s e. Est-elle toute là… ou a-t-elle laissé une portion d’elle-même sur la grève? Elle n’en est pas certaine. Il faut qu’elle y retourne, pour savoir si elle y est ou, du moins, une partie d’elle. L’idée prend une expansion, des images s’entrelacent. Elle était là. Il y a eu une ombre. L’ombre s’est approchée, émettant des sons, doux clapotis du montant… C’est vague. Quelqu’un parlait-il à la mer? Quelqu’un, – oui, c’est cela – une personne voulait qu’elle la regarde… Elle ne pouvait pas, c’était un geste trop dense. Danse, l’eau froide sur ses jambes, sur ses joues. Décentrée, elle ondulait, à l’unisson, se confondant dans l’environnement, désincarnée, flottante… Se concentrer? On l’interpellait, d’où cela venait-il, que lui voulait-on? Elle n’avait pas, elle n’a pas l’énergie de répondre. Elle est trop fluide.

L’univers change, se réchauffe. Elle est dans une pièce, elle est entrée. Il y a de l’agitation, cela circule, beaucoup de sons, trop, cela éclate dans sa tête… Elle croit se recroqueviller, le corps en boule, la tête entre les bras. Pourtant, elle n’a pas bougé. Est-elle morte? Qui sont-ils? Qui sont-elles? L’état de son corps change, une étrange sensation de chaleur remplace celle de la dispersion thermale. Elle croit qu’elle a mangé. La chaleur aussi engourdit. Elle se laisse aller à somnoler, dormir, se laisser mourir, mourir enfin, comme elle se laisse aller à toutes choses depuis un moment. Vidée. Néante. Revoir la mer. Y suis-je, où suis-je?

…

Lyne se réveille en sursaut. Le bruit de la porte. Elle s’est assoupie. Quelle heure est-il? Six heures… Vite, Mara a quitté. Rahab et elle se sont relayées toute la nuit auprès de la femme triste et voilà qu’elle s’endort! C’est le moment encore! Ces heures, celles du petit matin, sont les heures de veille les plus dures. Elle enfile son manteau et rattrape Mara, chemin du Quai. À nouveau, cette dernière suit, sans résistance. C’est un aimant qui l’attirait… il fallait qu’elle vérifie si elle y était encore, en corps ou en parties.

…


Elles partent pour l’Hôpital Saint-François. Ils vont la garder en observation quelques jours. Elle est inscrite sous le nom de Mara, en attendant que l’on trouve son identité. Cas d’amnésie? Refus de parler? Autre névrose? Rahab veut avoir des nouvelles. Alors, elle accepte d’être personne-ressource, au besoin. De toute façon, à la fois intriguée, curieuse et touchée, elle veut savoir qui est cette femme. Elle reviendra la visiter, c'est certain.

Rahab est fatiguée, elle sent le besoin d’aller à une rencontre, se ressourcer. Elle est prise émotivement par l'événement, plus qu'elle ne voudrait. Ce sera cependant plus tard. Pour le moment, le travail l’attend.

Ça discute fort au bar. La nouvelle a vite fait le tour du village. L’inconnue de la plage, l’invitée de Rahab. Ils sont plusieurs ce soir, accoudés au bar. La table de billard reste déserte, ils veulent tout savoir. Comme il le faut, il y en a un qui n’en a que pour le physique de la femme. Quand il reste poli, il demande si elle est bien tournée… il ne voit qu’une proie, en prédateur qu’il est. Le regard furtif de Rahab passe en lance-flammes sur l’individu. Ce genre de client l’horripile. En plus de la ramener dans un passé difficile qu’elle cherche à dépasser, il réveille en elle un esprit chevaleresque. Personne ne touchera à sa protégée.

−Le meat market, c’est ailleurs! Pas dans mon bar! lui lance-t-elle avec son sourire de Joconde, la cambrure fière, maîtresse des lieux.

S’ils se comportent correctement dans son bar, elle compose avec eux. Ils sont son gagne-pain. Elle déteste ces hommes qui la font se sentir comme un morceau de viande.

…

Mara est recroquevillée sur une chaise. Elle joue avec ses ongles d’orteil, totalement absorbée. Une sorte de repos. Il y a eu beaucoup de chemises blanches aujourd’hui… des questions, des prises de sang. Qu’ils partent avec tous les morceaux qu’ils veulent, mais qu’ils me laissent… Tiens, un son chaud…

Rahab est là, lui dit bonjour. La lumière est trop crue. Les yeux plissés, Mara tente un regard vers la voix. Elle croit la reconnaître… Rahab sourit. La voix disparaît. Reste une boîte sur la table de chevet.

Rahab se rend au poste de garde des infirmières.

−Vous êtes parentes?

En principe, elle ne peut obtenir de l’information. Elle use de tous ses stratagèmes et arguments, invoque son habitude des groupes d’entraide, qu’elle est actuellement la seule répondante.

–Regardez au dossier, c’est moi qui l’ai amenée.

L’infirmière, un peu inconfortable, avance finalement quelques renseignements. Rien de bien compromettant. De toute façon, ça se constate de visu.

–On n’a rien de nouveau, elle n’a pas encore parlé. On essaie de savoir au moins si elle parle français ou une autre langue. Côté santé physique, on n’a pas encore tous les résultats. Pour le moment, c’est correct. Revenez demain, vous pourrez voir le psychiatre. Il vous mettra en contact avec la travailleuse sociale, s'il y a lieu.

Le scénario reste le même pendant quatre jours. Même la boîte de chocolats ne bouge pas. L’hôpital ne peut vraiment pas la garder en résidence. Manque de place. Sa santé physique est correcte et Mara ne semble pas présenter un danger pour elle-même ou pour autrui. Il faudra songer à une alternative. Une fois placée, fort probablement dans une famille d'accueil, ils travailleront en suivi externe, sur une base quotidienne au début.

Rahab doit réfléchir, elle se sent concernée. Veut-elle se rendre responsable d’une totale inconnue juste parce qu’elle l’a trouvée errant sur la plage? Surtout qu’il n’y a aucune communication possible avec elle. Lyne trouve que cela n’a pas d’allure.

–Voyons donc Rahab! Où t'en vas-tu avec une idée pareille? Tu en as déjà plein les bras avec l'hôtel. Tu n'arrêtes pas de dire que tu n'arrives pas à tout faire, que ça ne rapporte pas encore…

–Il y a du monde qui m'a aidée, accueillie, en commençant par toi!

–Ne compare pas des pommes avec des oranges. On est des amies d'adolescence, nous autres. Puis il y a des gens spécialisés pour cela. Tu pourras toujours aller la voir!

La discussion finit en queue de poisson. Elle sait bien que Lyne veut la protéger dans tout cela. Le lendemain, toujours indécise, Rahab décide d'aller à son groupe de soutien chercher d'autres points de vue.

…

Elle n’a pas eu une vie facile. Elle a touché bien des bas-fonds avant de rencontrer ce groupe de poqués, comme elle disait à l'époque, et qui cherchaient un peu d'espoir. Elle ne se considère plus ainsi, ce serait s'apitoyer sur son sort. Elle ne doit cependant jamais oublier d'où elle vient, par où elle est passée. Cette femme s’est reconstruite avec eux, grâce à eux, et à ses propres efforts, bien sûr. Toutefois, sans leur soutien, elle est loin d’être sûre qu’elle y serait arrivée, elle leur en est reconnaissante. Bien de vaines tentatives avaient précédé : seule, avec des thérapies et des cures, toujours à recommencer. Elle espère que cette fois soit la bonne, ne pas rechuter.

Rahab cesse de ressasser tout cela. Hier, c'est hier. Aujourd’hui, elle va chercher conseil, résoudre sa préoccupation : que faire pour aider la jeune femme de la grève? L'entraide est notre base de fonctionnement, je dois faire quelque chose, ça ne se peut pas!

Tout est dit. Des opinions, des suggestions, des rappels aussi sur les débuts des groupes d’entraide. À l’origine, il n’était pas rare d’héberger chez soi les gens et de s’impliquer personnellement. Dans les années trente, les services sociaux ne couraient pas les rues, il n’y avait pas les ressources d’aujourd’hui. Ses amis lui rappellent et la laissent sur différents propos. « La décision t’appartient, Rahab, mais peu importe celle que tu prendras, ce sera la bonne. » « Tu n’as pas à te sentir coupable si tu décides de ne pas l’héberger. Déjà, de t’être arrêtée à une inconnue et d’avoir été à l’écoute de sa détresse, c’est avoir été là. » « Ce serait pareil même s’il s’agissait de ta sœur. Ne te prends pas pour Atlas, ne porte pas le monde sur tes épaules. » Elle n’a pas le sentiment d’être beaucoup plus avancée dans sa décision. Pourquoi n'y a-t-il pas une réponse claire et nette? Bon. Je vais vivre avec ça, laisser mijoter le tout vingt-quatre heures.

…

L’hôpital la garde une autre semaine en observation. Mara comprend le français. Sans prendre d’initiative, elle a commencé à s’activer un peu. Elle obéit avec docilité. « Va te brosser les dents. » « Finis-tu ta soupe? ». Elle ne mange pas beaucoup, un peu à chaque repas. Elle reconnaît quand on lui parle, se tourne vers l’interlocutrice, sans encore répondre du regard. À Saint-François, même si le dossier a été ouvert au nom de Mara, le personnel n’utilise jamais ce prénom quand il s’adresse à elle, afin de ne rien induire dans sa mémoire. Ils ont demandé à Rahab et Lyne, qui y va à l’occasion, d’en faire autant, pour le moment.

…

Mara essaie de rassembler ses énergies. Elle reconnaît Rahab, qui la visite régulièrement. Aujourd’hui, elle la regarde intensément. Elles ne se sont jamais regardées de la sorte. Rahab est émue, Mara communique, là, le visage crispé dans une grimace qui se tord à mesure qu’elle incline la tête. Une bouffée de joie envahit Rahab et, dans un élan, elle la prend dans ses bras. La patiente se détend. Elles se regardent vraiment, enfin, et sourient. Le premier sourire de Mara, pour elle. C’est bien assez pour aujourd’hui, se dit-elle, respirant profondément, le regard embué.

Rahab s’attache à son inconnue, a le goût de l’aider, tout en étant habitée par de nombreuses craintes, bien justifiées d’ailleurs. Par exemple, que Mara parte sans prévenir, comme au premier matin. La travailleuse sociale, la TS comme elle dit, évalue différents scénarios. Rahab a beau s’en défendre, rappeler qu’elle ne connaît Mara ni d’Ève ni d’Adam, elle est maintenant désignée au dossier comme l’ « aidante naturelle », dans le jargon des services sociaux.

Elle a la place pour l’héberger, le problème n’est pas là. C’est la perte de revenu potentiel et les dépenses qu’elle ne peut supporter financièrement. Et le souci. L’Hôtel du Village la fait vivre bien maigrement. La travailleuse sociale de Saint-François regarde les ententes possibles. De même, pour le suivi, Rahab ne peut assumer le transport, elle doit s’occuper de l’hôtel et du bar.

Cela ne fait qu’un peu plus d’un an qu’elle a acquis l’hôtel. Elle veut en faire quelque chose de bien. C’est son rêve, son métier, le seul qu’elle connaisse, auquel elle se raccroche.

Elles décident de procéder par essais : d’abord une sortie d’une journée, puis, si tout va bien, une seconde avec un coucher.

…

À Saint-François, il y a un jardin pour les patients, les bénéficiaires. Mara, fidèle aux consignes de sortie quotidienne, le fréquente. Toujours surveillée. Jamais elle ne cherche à sortir, que ce soit pour fuir ou par simple errance. Elle passe encore de longues heures assise et recroquevillée, commence à s'y aventurer un peu plus de sa propre initiative, s’arrête, contemple une feuille qui se détache de l’humus du sol ou encore, une autre, séchée et accrochée à son arbre. Ce n’est pas encore le printemps. Lors des visites de Rahab, elles s'y promènent quelques fois.

Mara souffre-t-elle d’amnésie ou d’une profonde dépression? Les derniers signes laissent croire qu’elle ne refuse pas de parler, mais que cela représente un effort incommensurable pour elle. Du côté policier, il n’y a rien de nouveau. Un avis de recherche a été publié. Quelques pistes explorées sans succès. Y a-t-il des gens si seuls?

Mara pointe la boîte de chocolats toujours emballée, regarde Rahab : « Merci », dit-elle dans un ultime effort.

Ce soir-là, de chaudes larmes accompagnent Rahab tout au long du chemin du retour. Joie et tristesse entremêlées, touchée par tant de reconnaissance et tant de solitude. 


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